Monticello  : le tragique 16ème siècle

  

Tout semble se liguer pour faire du XVIème siècle, celui de tous les malheurs  : l’épidémie de peste qui se poursuit, les razzias barbaresques qui ravagent nos villages, les guerres, à la fois extérieure («  la guerre des français  ») et civile (celle de Sampiero Corso) viennent se conjuguer aux maux traditionnels et à la misère, qui n’avaient jamais cessé de frapper nos populations. Face à l’accumulation de ces maux, nos villages contemporains, tels que nous les avons connus au XXème siècle, sont nés de la réaction de nos ancêtres à cette succession de fléaux.


La poursuite de la peste  :


«  Le tableau déjà inquiétant des années 1494-1498 [entre les relevés des deux registres de taille] devient proprement dramatique pour les quarante années suivantes  ». C’est toute la Balagne maritime qui est désormais frappée  :

Ainsi, «  en 1528-1529, c’est la grande peste de Calvi dont le contemporain, Agostino Giustiniani affirmait qu’elle avait fait périr quatre sixièmes de la population de la ville et dont il serait bien étonnant qu’elle ait tout à fait épargné les villages de Balagne  ». Un courrier de novembre 1529, adressé de Calvi à l’Office, indiquait le chiffre de 2000 morts de l’épidémie  ». Or, «  vers 1520, la terre de Calvi possédait plus de 6000 habitants, selon les déclarations du podestat  ». C’est donc un à deux tiers de la population calvaise qui aurait disparu. 


Bien entendu, face à de tels malheurs, nos villageois se tournèrent vers les secours de la religion. Nous avons vu, au chapitre précédent, que les toscans, déjà frappés par la peste portèrent une dévotion particulière à Saint Sébastien. Bien que nous n’en ayons pas de preuve formelle, c’est très vraisemblablement la même réaction qui conduisit les monticellois à lui dédier un édifice particulier  : oratoire, chapelle, ou déjà église  ? Celui-ci était très vraisemblablement situé là où se trouve aujourd’hui l’église paroissiale, contre le mur qui marque la limite orientale du village traditionnel. Hélas, comme nous allons le voir, celui-ci ne devait pas être épargné par les attaques barbaresques  : il fut donc sans doute au moins partiellement détruit, puisque les documents de la fin du XVIème siècle parle d’une reconstruction, sans doute alors récente. 


Monticello, particulièrement victime  des attaques barbaresques :


La poussée turque, puis maghrébine se fait de plus en plus pressante, dès le début du siècle  : ainsi, Ajaccio (créé le siècle précédent par les génois), est assiégé dès 1507. De façon presque régulière, les galères apparaissent généralement à partir du mois de mai et repartent à l’automne.


A cet égard, Monticello, de par sa position côtière même, a été parmi les plus éprouvés, même si au bout du compte, Monticello et les villages de basse Balagne (jusqu’à Lumio) finiront par subsister (en se regroupant), à la différence de tant d’autres sur le littoral occidental de l’île (de l’Ostriconi et du Filisormo, parmi nos voisins proches, jusqu’au sartenais)  : on comptera, en 1577, 95 localités désertes sur environ 400 villages dans l’ensemble de l’île  !


Ainsi, le XVIème est dominé par les razzias barbaresques. Si l’on y ajoute la réforme complète du système administratif génois, cette conjonction conduit à l’effacement de la pieve au bénéfice de l’organisation villageoise  : «  les guerres du 16ème siècle (1553-1569) voient la reconnaissance de l’élimination de la pieve, sur les plans administratif et judiciaire au profit de la communauté, sur le plan religieux à celui de la paroisse  ». Ainsi, cette conjonction des deux processus, conduit à la formation du Monticello moderne, celui que l’on a connu, presque inchangé, du moins jusqu’à il y a une trentaine d’années et le processus de «  rurbanisation  » du pays d’Ile Rousse.


Le rapprochement entre les paroisses


Alors que la communauté de Sainte Suzanne a disparu, sans doute à l’issue de la révolution anti-seigneuriale de 1358 (en tous les cas, elle n’apparaît pas dans le premier registre de taille de 1456 et il n’en est fait aucune autre mention ailleurs), la persistance de deux paroisses distinctes restera un enjeu local qui, sous une forme ou une autre, se prolongera jusqu’à la Révolution Française, pour des raisons économiques (propriété des terres autour de l’ancien Avortica), financiers (entretien de l’église et d’un prêtre) et/ou symboliques  (tenue de processions, droits d’enterrement dans l’église de Sainte Suzanne, etc) ! Pour la période qui nous intéresse, ce débat marque le début du siècle, avant de connaître une évolution tragique à son extrémité.  

Notons d’abord qu’elles étaient déjà proches, au delà même de la géographie  : ainsi, en 1516, c’est le prêtre Riparato di Marcheto de Monticello qui fournit un ancien inventaire des biens de l’Eglise Santa Reparata au procureur Don Stefano de Parme, de passage en Balagne (alors qu’il n’y en avait plus trace à Calci  !)  ; puis, un acte de 1522 décrète déjà que  «  Bernardino Gastala est dit recteur des églises San Quilico, Santa Suzanna et San Sebastiano  »55  ce qui indique un premier rapprochement important entre les 2 communautés. Toutefois, en 1538, le pape Paul III confirmera Sainte Suzanne, comme propriété des chartreux de Calci (peut-être grâce aux documents fournis par Riparato di Marcheto  ?), certainement contre l’avis d’une bonne partie de la population de Monticello. Malgré les drames qui vont suivre, la volonté de maintenir deux paroisses distinctes demeurera longtemps très vivace, comme en témoignera ce qu’il faut bien appeler une pétition, signée par la moitié des chefs de famille en 1661


  

  

Les razzias barbaresques.


En trois quarts de siècle (1530 à 1605), Monticello aurait subi six razzias, si on en croit une requête faite en 1589 par l’abbé Marcantonio de Monticello.  Malheureusement, les premières sont fort peu documentées, à la différence des deux dernières.


En 1530, les Turcs auraient une première fois débarqué à Monticello. Puis le célébre corsaire turc Dragut (Photo ci contre) conduit d’abord la razzia de 1539, où il détruit une partie des habitations et capture des habitants  ; ensuite, une autre razzia survient en 1541. Ces trois premières incursions n’ont eu qu’un effet démographique limité, puisqu’à la fin de la décennie on compte encore 400 habitants.


Par contre, celle de 1549, à nouveau conduite par Dragut est particulièrement dramatique  : il aurait capturé 300 des 400 habitants, réduits en esclavage en Barbarie, même si la comparaison des registres de taille de 1537 et 1580 ne fait état que d’une réduction du nombre de feux de 83 (dont 14 demi feux, correspondant à des veuves ou à de jeunes orphelins de moins de 14 ans) à  ? en 1580  : même si le nombre moyen d’habitants par feu s’est réduit, qu’un minimum d’immigration de compensation a pu commencer à se faire jour, malgré la poursuite du climat d’insécurité et qu’enfin il faut tenir compte des chefs de famille qui ont pu être rachetés, on est sans doute fort heureusement assez loin d’une amputation de 75% de la population totale.


  

Le besoin de fortifier l’ensemble du village devient alors un souci majeur. Nous en connaissons tout à la fois l’architecte et le maître d’ouvrage  : en 1552, Geronimo di Levante, dit «  le Levantin  », ingénieur d’Etat, constructeur entre autres de la tour de Girolata, vient sur place examiner les défenses de Monticello et de Santa Reparata et proposer des travaux importants pour les améliorer11 Description de la Corse, mémoires de Mgr. Giustiniani, évêque du Nebbio, p. 87.. Quelle qu’aient pu être les qualités de ses plans (il devait mourir peu après), les efforts étaient à la charge des villageois, qui devaient lourdement s’endetter pour cela. Ceci explique la lenteur (plus de trente ans) et surtout l’inachèvement des travaux, qui devait déboucher sur un nouveau drame.

 

On ne saurait cependant pas mettre toutes les causes d’instabilité de l’époque sous la seule responsabilité des  barbaresques. Ne sont-ils pas eux-mêmes incités, quand ce n’est pas encouragés par les guerres entre chrétiens (génois, français et aragonais), quand ce n’est pas entre corses ? Ainsi, en septembre 1557, la tour dite de Monticello est occupée et fortifiée par Rinuculu de Speloncato, dans le cadre du conflit entre gallo-corses et génois, mais reprise immédiatement par le «  mestre de camp  » français de Cros, avec arquebusiers et artillerie  : la tour se rend alors sur le champ. On ne sait pas en fait, s’il s’agit d’une tour du littoral ou d’une tour du village  : quoiqu’il en soit, elle ne devait pas constituer une défense bien considérable, pour avoir été prise et reprise avec autant de facilités  ! De même, le rôle des caporali et leurs divisions, sont importants pour comprendre à la fois la victoire finale des génois contre les français et les amis de Sampiero Corso, et leur disparition progressive, sous le nouvel ordre génois.


Les malheurs du temps n’empêchent pas complètement les traditionnelles ponctions des couvents sur les exploitants agricoles de se perpétuer  : ainsi, en 1576, le prêtre Riparato di Marchetto de Monticello fournira l’inventaire de l’Eglise Santa Reparata au procureur Dom Stefano de Parme, de passage en Balagne (cf. infra dossier 16S). Cette double domination économique, autant que religieuse, des couvents sera souvent contestée par les populations, si ce n’est dans son principe, du moins dans ses modalités, mais elle se perpétuera certainement jusqu’en 1780, et sans doute jusqu’à la Révolution française, malgré les protestations réitérées des habitants, dont l’abbé Orticoni se fait l’écho, et des tentatives de rachat par le domaine public, tant sous Pascal Paoli que sous la Monarchie française. Nous avons encore entendu dans notre enfance l'insulte de Certosi (Chartreux, dans le sens d'escroc), lancé sur la place du village par des enfants qui n'en connaisaient évidemment pas l'origine...

Le besoin de fortifier l’ensemble du village devient alors un souci majeur. Nous en connaissons tout à la fois l’architecte et le maître d’ouvrage  : en 1552, Geronimo di Levante, dit «  le Levantin  », ingénieur d’Etat, constructeur entre autres de la tour de Girolata, vient sur place examiner les défenses de Monticello et de Santa Reparata et proposer des travaux importants pour les améliorer11 Description de la Corse, mémoires de Mgr. Giustiniani, évêque du Nebbio, p. 87.. Quelle qu’aient pu être les qualités de ses plans (il devait mourir peu après), les efforts étaient à la charge des villageois, qui devaient lourdement s’endetter pour cela. Ceci explique la lenteur (plus de trente ans) et surtout l’inachèvement des travaux, qui devait déboucher sur un nouveau drame.

On ne saurait cependant pas mettre toutes les causes d’instabilité de l’époque sous la seule responsabilité des  barbaresques. Ne sont-ils pas eux-mêmes incités, quand ce n’est pas encouragés par les guerres entre chrétiens (génois, français et aragonais), quand ce n’est pas entre corses  ? Ainsi, en septembre 1557, la tour dite de Monticello est occupée et fortifiée par Rinuculu de Speloncato, dans le cadre du conflit entre gallo-corses et génois, mais reprise immédiatement par le «  mestre de camp  » français de Cros, avec arquebusiers et artillerie  : la tour se rend alors sur le champ. On ne sait pas en fait, s’il s’agit d’une tour du littoral ou d’une tour du village  : quoiqu’il en soit, elle ne devait pas constituer une défense bien considérable, pour avoir été prise et reprise avec autant de facilités  ! De même, le rôle des caporali et leurs divisions, sont importants pour comprendre à la fois la victoire finale des génois contre les français et les amis de Sampiero Corso, et leur disparition progressive, sous le nouvel ordre génois.


Les malheurs du temps n’empêchent pas complètement les traditionnelles ponctions des couvents sur les exploitants agricoles de se perpétuer  : ainsi, en 1576, le prêtre Riparato di Marchetto de Monticello fournira l’inventaire de l’Eglise Santa Reparata au procureur Dom Stefano de Parme, de passage en Balagne (cf. infra dossier 16S). Cette double domination économique, autant que religieuse, des couvents sera souvent contestée par les populations, si ce n’est dans son principe, du moins dans ses modalités, mais elle se perpétuera certainement jusqu’en 1780, et sans doute jusqu’à la Révolution française, malgré les protestations réitérées des habitants, dont l’abbé Orticoni se fait l’écho, et des tentatives de rachat par le domaine public, tant sous Pascal Paoli que sous la Monarchie française. Nous avons encore entendu dans notre enfance l'insulte de Certosi (Chartreux, dans le sens d'escroc), lancé sur la place du village par des enfants qui n'en connaisaient évidemment pas l'origine...

Malgré tous les efforts faits, les fortifications demeuraient un grave souci pour les monticellois, comme en témoigne la requête notariée du 17 août 1582, compte tenu des sérieuses difficultés éprouvées pour faire face au paiement des dettes contractées pour la construction des fortifications, ils sollicitaient des facilités de règlement. Ils demandaient, non sans habileté, aux Nobles XII d’appuyer leur requête, en demandant la possibilité d’affecter le donativo (rémunération) de l’Orateur de Corse à Gênes d’un montant de 1000 lires à l’extinction de leur dette. En effet, ce dernier n’avait pu se rendre à Gênes, compte tenu de l’épidémie de peste, rendant disponible cette somme. Mais, malgré l’avis favorable unanime des Nobles XII, le gouvernement génois répondit négativement à la requête, affirmant que l’argent en question avait déjà été affecté à un autre usage, celui de l’entretien des routes.


Mais, sur ces entre faits, se produit une cinquième attaque barbaresque durant l’été 1584, et fut cette fois l’œuvre de Si Hassan, dit «  le vénitien  », un renégat, pacha d’Alger. Sa razzia annuelle part d’Alger, avec 22 galères et galiotes, embarquant 1500 janissaires et soldats. Il se dirige vers le nord ouest de la Méditerranée, passe par Alicacante (?), puis la Sardaigne, pénétrant de 60 km. à l’intérieur des terres, dans la région d’Oristano (?). C’est ensuite Monticello  : le village est mis à sac, l’église (Saint Sébastien), les maisons et les tours sont brûlées, 400 personnes emmenées en esclavage, selon Joseph Morgan. La fin de son périple le conduit ensuite à Sorci (Sestri ?), près de Gênes, puis Barcelone pour finir.


Il nous faut toutefois nous interroger à nouveau sur les chiffres de razziés avancés par les différentes sources : sauf à imaginer un système de rachat systématique, dont nous n’avons pas trouvé trace, l’addition de l’ensemble des victimes en deux générations excèdent largement la population totale du village  ! Or, nous trouvons une permanence significative des 8 familles, dont nous pouvons commencer à établir la généalogie, dès le siècle précédent (à l’aide des registres de taille de 1456 et 1498) pour cette époque  : Morazzani, Graziani, Giorgi, Catinchi, Emmanuelli, Vescovali, et au moins deux familles Orticoni. 


Après cette nouvelle et terrible attaque, le père Marcantonio de Monticello  se charge d’une nouvelle requête  : «  nous avons besoin de reconstruire l’église, les maisons et les murs d’enceinte  »  » et il réclame également une nouvelle tour, ce qui devait en porter le total à 7, décrites par l’abbé Orticoni11 Cf. «  Histoire de Monticello  », pp. 89 à 92 et annexe., avec le plan présumé du village en 1600.. Il semble bien que cette fois la leçon ait été retenue et les travaux furent rapidement entrepris.


Au-delà, la reconstruction de Saint Sébastien est bien le symbole de l’unité nouvelle de Monticello, autour de ces deux paroisses traditionnelles, dans un esprit manifestement paritaire  : une chapelle est dédiée aux Orticoni, qui viennent de Sainte Suzanne, l’autre, en face, aux Graziani (de la paroisse de San Quilico).  Peut-être pour honorer et encourager ce «  nouveau départ de Monticello  », Monseigneur Mascardi vient faire une visite apostolique dans les deux paroisses, en 1589. On lui doit, en particulier, une mention de l’église de Sainte Suzanne, «  une église très petite, où on célèbre encore quelques offices, notamment le 11 août, jour de fête de la sainte, et des obsèques  ».


La dernière attaque barbaresque aura lieu en 1604 et sera l’œuvre de 60 Turcs sur deux galiotes. Par chance, le commissaire extraordinaire Giorgio Centurione se trouvait, par hasard, à proximité, avec une escorte et avec l’aide des voisins de Santa Reparata appelés à l’aide, l’attaque est repoussée, 5 Turcs sont tués, 3 faiits prisonniers, et un berger, qui avait été pris, peut être libéré. De plus, différents villageois s’emparent de quelques biens, laissés par les Turcs dans leur fuite, et se dépêchent de les faire consigner par des ceppi, auprès des notaires de Santa Reparata, pour que la propriété ne leur en soit pas contestée (cf. J. C. Liccia)